Manisfeste de la sociocritique

         

On rappellera tout d’abord le « manifeste »  de la sociocritique,   « Pour une socio-critique ou variations sur un incipit »[voir en pdf] (Claude Duchet) , article daté de 1971. En 30 ans a-t-il été répondu à ce « Pour » qui représentait, sinon un appel au peuple (celui des chercheurs et des lecteurs tout au moins) du moins un appel institutionnel pour qu’on aborde les textes en leur posant « leurs » questions plutôt que les nôtres ?

Notons également que Duchet parle, ici, d’une socio-critique et non de la sociocritique, celle-ci n’étant encore ni constituée ni lexicalisée. Montrait-il ainsi sa volonté de lancer un terme nouveau (ou qui pouvait sembler tel), mais sans fixer de dogme ? Ou tenait-il à souligner le caractère spécifique de sa démarche, en face de tous les analogues tentatives de la sociologie ? Les deux sans doute. Mais notons que le trait d’union met l’accent sur les deux enjeux, les deux termes forts du moment social et critique. D’autre part, dire « une » n’excluait pas d’autres concours, entre autres ceux de non-socio,  tandis que la sociocritique eût défini d’emblée un territoire exclusif et un domaine réservé. Le souci d’écoute, cette attention aux « ombres portées », nous paraissent toujours présents : la sociocritique ne souhaite pas devenir une somme dogmatique mais proposer un type de lecture où les questions qu’elle a pu formuler doivent demeurer vives. C’est ce qui est évoqué dans la conclusion de l’article de 1971 :

Voici des questions plus urgentes. Engagé dans un « procès de scientificité », n’ai-je point chargé mon texte d’une fausse science ? Ai-je échappé au dilemme de la critique, trop encline à s’enfermer dans son discours ou son objet ? Que serait la science des textes si elle ne nous remettait en possession du monde, à travers le lire et la parole humaine ? Lire pour voir clair, lire pour apprendre et s’apprendre... Consignons simplement ici, pour en revenir à l’innommé de notre phrase, le procès verbal d’une naissance : un personnage prend corps à partir de traces textuelles ; du dessous des mots émergent les contours d’un visage, et le silence du récit se fait paralysie de gestes, attitude, histoire déjà vécue. L’état textuel devient état civil. J’ai de la tendresse pour cet être de papier qui n’existe que par ma lecture, poussé trop vite et déjà affublé, précédé, escorté, livré à l’innocence cruelle de nos regards, et pour l’aventure qui lui est dès lors refusée.

Soulignons l’intérêt, réitéré, que, pour lui, présentait cette investigation de la « socialité du texte ».  Il est manifeste que ce type de recherches ne s’enferme pas dans une « science de la littérature », mais opère d’une façon plus subtile et plus problématique. Il s’agit bien de dépasser les oppositions entre la sociologie de la littérature et le structuralo-formalisme, tout en soulignant une possible complémentarité des deux apports.

Résumons-nous. L’article, fondateur, est important pour plusieurs raisons. 1. Il marque la date de naissance officielle de la sociocritique. Duchet y utilise pour la première fois le terme de « socio-critique », mais en faisant apparaître sa construction. 2. Il ouvre le premier numéro de Littérature, ce qui illustre bien l’ambition synthétique de la revue, mais comporte aussi quelque provocation. 3. Le titre entier « Pour une socio-critique ou variations sur un incipit » est très parlant ou suggestif. « Variations » a des échos valéryens (« variations sur un sujet ») – et l’on sait la place centrale que Valéry va occuper dans la poétique : le « sous-titre », faussement modeste, fonctionne à la connivence culturelle tout en laissant la place à l’improvisation, à l’invention, à l’essai, à la provocation, et l’ironie, ou la stratégie, est de « commencer » précisément par un incipit (ce qui en fait se révélera par la suite très exactement  topique). 4. Ajoutons pour mémoire que Littérature était la revue du département de français du « Centre expérimental de Vincennes » (aujourd’hui Paris 8) et occupait alors une place stratégique dans la refondation des études littéraires de la réorganisation universitaire(note).

Sans entrer dans le détail de l’argumentation, le souci commun de nombreux jeunes chercheurs est alors de pénétrer la structure des textes et leur organisation fonctionnelle, pour aborder les problèmes de la valeur :l’analyse linguistique, la textanalyse, et la sociocritique visent l’une la relation entre la langue et le texte, l’autre entre l’inconscient et le texte, la troisième entre le social et le texte.

note) Littérature, chez Larousse, consacre son premier numéro au thème « Littérature, idéologies, société ». Son comité de rédaction est formé par Jean Bellemin-Noël, Claude Duchet, Pierre Kuentz, Jean Levaillant, Henri Mitterand. La signature de cette présentation – des personnes et l’Université de Paris VIII (Vincennes) – est parlante et importante. Elle indique déjà le rapprochement de plusieurs disciplines. « Bien que l’équipe de Littérature ne soit pas vraiment homogène, elle a décidé de juxtaposer les divers points de vue possibles pour enrichir l’analyse littéraire. Cette revue exprime l’interdisciplinarité militante qui est celle du département des littéraires de Vincennes, non pas tant par la mise en œuvre de véritables programmes de recherches communs que par la variété des centres d’intérêt de chacun des participants à la revue »  (François Dosse).

 

     

     

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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