Les conditions de production et d’existence

         

L’un des principaux moteurs de la sociocritique est celui du rapport au monde. Mettre l’accent sur la « socialité du texte », c’est pour C. Duchet rechercher le dialogue aussi bien  avec les sociologues de la littérature (surtout les goldmanniens) qu’avec les structuralistes ou les formalistes, mais sans jamais quitter les positions de la littérature. Il s’agit de concilier les deux perspectives ou plutôt de les réunir, de penser ensemble le social et le littéraire, socialité et littérarité.

Les conditions de production et d’existence : moment pré-/post- 68

On doit, pour mieux comprendre, replacer la sociocritique dans son temps d’émergence et de construction. Il faut rappeler les conditions dans lesquelles elle est née, car la naissance ne donne pas seulement une date, mais permet aussi de déterminer un lieu, une conjoncture et une histoire. La sociocritique a d’abord été tributaire des courants critiques littéraires de la fin des années 60. Rappelons les deux tendances dominantes de l’époque dans l’approche de l’œuvre littéraire : le « structuralisme » et « le romantisme révolutionnaire » , offensif et triomphant, combatif et flamboyant. Les deux sources ont été conjointes par la sociocritique : d’un côté, une sorte de critique utopique de la société et l’accent mis sur les valeurs critiques du romantisme, fussent-elles marginales, de l’autre, une manière de penser des totalités discursives, de se rendre intellectuellement maître des mots et des choses et de s’assurer une position hégémonique dans le domaine des sciences humaines.

Deux points saillants peuvent ici être mis en évidence : la conjoncture intellectuelle des années 60 change très vite. On assiste au triomphe simultané de la pensée marxiste, et du structuralisme . « L’ainsi nommée littérature », comme on disait volontiers, semble désormais ouverte à l’investigation, dès lors où sont déblayées les voies d’accès au « texte ». Les débats de l’époque concernant le domaine littéraire étaient à la fois vifs et fructueux.

Duchet et plusieurs jeunes chercheurs (situés du côté de la Nouvelle critique) redoutaient de se laisser enfermer dans le « système » du texte, théorie par le formalisme, tout en œuvrant, aux côtés des formalistes, à la critique de l’institution . En résumé, durant ces années-là, Duchet met en pratique la démarche de la sociocritique sans renoncer à l’exigence de la science du texte. Dès ce moment pour la sociocritique, les faits littéraires, les conditions de la réaction littéraire, ne relèvent pas d’abord ou uniquement de phénomènes individuels, mais sont de nature sociale. Pour la recherche littéraire trois constats sont déterminants : 1) les acquis structuraux ou formalistes donnent désormais « des moyens d’accès au texte littéraire », 2) l’institution maintient dans une dichotomie stérile l’histoire littéraire traditionnelle et la sociologie de la littérature 3) le marxisme est en pleine évolution  avec Louis Althusser en philosophie et Lucien Goldmann, notamment, en sociologie de la littérature.

Pour Duchet, d’accord en cela avec les « formalistes », l’une des grandes faiblesses méthodologiques de l’histoire littéraire traditionnelle est qu’elle mène à substituer la psychologie individuelle de l’écrivain ou l’étude de la signification sociologue à la littérature elle-même. Il constatait même chez les poéticiens un certain infléchissement de la méthodologie scientifique vers une nouvelle idéologie du texte autosuffisant, tantôt réinvestissant le sujet créateur de ses privilèges, tantôt l’écartant délibérément au nom d’un absolu du texte. De ce point de vue de la « socialité » les deux tendances étaient en fait convergentes, pour la maintenir en dehors de la théorie critique. La prise en compte du « social dans le texte » ne conduit cependant pas automatiquement à une « scientificité » significative, mais ouvre au moins quelques possibilités pour repérer  une dialectique entre le monde et le texte.

 

 

 

 

 

 

 

         

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

gray04_back.gif

 

 

 Copyright © 2004 by sociocritique.com, all right reserved.