Inventer le sociogramme

         

Inventer le sociogamme pour mobiliser nos lectures : des microstructures aux macrostructures

Pour illustrer la nécessité de l’invention du sociogramme, rappelons le bilan dressé par  Duchet à la fin des années 80 pour noter les points paraissent acquis : « la relative autonomie du textuel, la complexité des instances médiatrices entre la littérature et son co-texte socio-historique, la problématisation du littéraire même, la perception de l’idéologique comme textualité  active et non plus comme fausse conscience, la prise en compte enfin de tout ce qui n’advient que par le langage, sur l’une et l’autre scène. Il se pourrait enfin que nulle discipline ou méthode ne s’aventure désormais [1988] à vouloir totaliser, non plus qu’à se vouloir totalitaire » . La pratique sociocritique, opérant à la fois sur le texte, sur l’histoire, et sur l’idéologie, ne tend cependant pas à finaliser la totalisation de l’œuvre. C'est plutôt là une nécessité qui naît du mouvement et des exigences du travail théorique. S'il est difficile de dire exactement quand Duchet a forgé le concept de sociogramme, en revanche on connaît bien les raisons qui l’y ont poussé.

La dénomination est tardive dans ses travaux : il employait d’abord le mot « diagramme » (la notion vient de Peirce), en l’étendant à « l’organisation topologique de discours sociaux (présents ou désignés dans un texte), où les images comptent moins que leurs relations, ou les relations de leurs éléments » . Ce diagramme est parfois confondu avec celui de « configuration ». Or ce dernier terme de Paul Ricœur est réservé à l’espace du texte proprement dit, terme qui n’est pas pertinent quand il s’agit de montrer les modalités d’inscription du social, les traces du social dans une certaine organisation textuelle. Il faut inventer le nouveau concept du sociogramme(voir le fichier composé de 8 pièces en powerpoint) qui prend place dans un ensemble bien balisé par le sociotexte et le co-texte.

Voici donc la définition du « sociogramme » de Claude Duchet, notion-clé de la sociocritique pour penser tensions ou conflits entre des représentations historiquement attestées :

"Ensemble flou, instable, conflictuel, aléatoire de représentations partielles, en interaction les unes avec les autres... gravitant autour d’un noyau lui-même conflictuel",  

On le voit, l’essentiel du concept « sociogramme » provient de son rapprochement avec « ensemble flou » emprunté à la philosophie mathématique, à l’idée/image de réseau (connexions, liaisons, arborescence), à laquelle le développement technologique a sûrement contribué (par le détour des banques de données de la lexicologie et des concordances).

Le concept nous paraît fondamental car il permet pour la première fois, et ce, en tenant compte de l’apport de la poétique et de la sémiotique, un véritable travail sur et dans la médiation. Le sociogramme est une concrétisation, une actualisation de l’imaginaire social dans son indécidabilité même. « Ensemble flou, instable », pour montrer à la fois l’incertitude des contours et la plasticité du sociogramme qui ne cesse de se transformer, par précipitation au sens chimique du terme, laissant des résidus du type « cliché », « doxa », « stéréotype », ou par adjonction de nouveaux éléments, par déplacement, bref par évolution d’une structure ouverte. « Conflictuel », oscillant entre deux pôles d’opposition. Toute formation discursive est ainsi aux prises avec des sociogrammes en face desquels, dans lesquels, à propos desquels elle va travailler. Le sociogramme supposerait-il ainsi nécessairement et logiquement le passage de la microstruture à la macrostructure Duchet s’efforce de mettre à jour les opérateurs sociogrammatiques qui ont assuré la coalescence d’un texte et d’un co-texte qui fondent ce sociotexte. Ce stade nous permettra d’étudier « la textualisation à la fois comme élaboration d’un objet esthétique et comme travail sur les sociogrammes que le co-texte a retenus, et que le sociotexte redistribue selon des configurations spécifiques » .

Le texte ne s’en tient pas à la référence pure, il nous donne à co-textualiser et nous oblige à mobiliser nos lectures et nos propres références pour le construire ou le reconstruire. L’étude du « trajet de l’information [trace] à la valeur » ou du va-et-vient de l’une à l’autre permet d’aborder la question de la valeur en tenant compte de la notion de co-texte, et de découvrir l’articulation entre la sociocritique et cette question. En effet, le trinôme de l’information [trace], du signe [indice], et de la valeur est très important pour comprendre la méthodologie sociocritique. Tout au long des travaux de Duchet, on devine son souci qu’a Duchet d’éclairer le « trajet de l’information [trace] à la valeur » . Les notions de sa théorie, que l’on retrouve dans les définitions de l’« information », du « signe » ou « indice », et de la « valeur », constituent chez lui un postulat central. Selon Isabelle Tournier, « l’hypothèse serait ici que la valeur textuelle dépend de la capacité du texte à produire plusieurs co-textes possibles, c’est-à-dire à ne pas se laisser épuiser par ou dans sa co-textualisation originelle » , alors que pour Antoine Compagnon, « la valeur littéraire ne peut pas être fondée théoriquement : c’est une limite de la théorie, non de la littérature » . La sociocritique, quant elle, a pour enjeu « ce qui est en œuvre dans le texte, soit un rapport au monde (...) C’est dans la spécificité esthétique même, la dimension valeur des textes, que la sociocritique s’efforce de lire cette présence des œuvres au monde qu’elle appelle leur socialité » .

 

         

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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