Apparition des outils conceptuels sociocritiques

         

Le premier critère repérable est un changement du paysage intellectuel en France. Dans la deuxième moitié des années 1980 : « le structuralisme paraît avoir épuisé ses vertus fondatrices, si les acquis en subsistent, fortement institués ; le travail de l’inconscient, dans la relation de lecture comme dans l’acte d’écriture, mieux repéré et situé, s’offre à des investigations plus fécondes et conduit à des découvertes moins attendues ; l’analyse marxiste, marxienne ou marxisante, si elle demeure une référence (ailleurs plutôt qu’en France) s’est en général délestée de ses contraintes et de ses a priori d’origine » .

A partir des années 80, la sociocritique va donc chercher à définir le lieu spécifique du littéraire à travers trois nouveaux outils conceptuels dont elle usera désormais : le sociotexte, le co-texte, le sociogramme. En effet, les notions venues du structuralisme offrent un modèle trop contraignant qui ne permet pas de rendre compte de toutes les potentialités de l’œuvre. Il faut dissiper les ombres du structuralisme et diriger la réflexion vers une saisie plus dynamique du processus socio-esthétique. Duchet en arrive ainsi à proposer le concept de « sociotexte » (sans trait d’union), pour remplacer celui de texte, quitte à mettre « texte » entre guillemets quand il s’agit de la théorie du texte, élaborée en dehors de la sociocritique ; à forger le concept du « co-texte » (avec trait d’union), parallèlement au « contexte », décidément trop ambigu ; à inventer enfin le « sociogramme ».

A partir de là, on peut s’interroger à nouveau sur la référence – ou révérence ? – première au structuralisme. Je vois, de façon schématique, cinq horizons de questions.

De quel structuralisme s’agit-il ? Celui de la sociocritique est proche de celui de Goldmann : structuralisme génétique, c’est-à-dire dont les structures de base correspondent à une « vision du monde » (cf. Le Dieu caché ) et peuvent informer un programme narratif, un système actanciel, des complexes ou parcours thématiques. Les structures sont comme une archéologie du texte en rapport avec une organisation socioculturelle historiquement située.

Ce « structuralisme » n’est donc pas exactement celui des formalistes, puisqu’il concerne les (substances du) contenu(s) plus que les formes, et ne reprend pas leur théorie du texte (autosuffisant) . C’est souligner que la nécessaire enquête formelle ne doit pas s’enfermer dans les abstractions du formalisme, qu’il n’y a pas de « texte en soi ». Déboucher sur une forme (Duchet parle volontiers de forme-sens, avec Henri Meschonnic), c’est dégager un schéma qui rend compte d’une structure porteuse de sens, qui ne doit rien au hasard. L’établissement d’un schéma de structure n’est plus, dans ces conditions, une fin en soi, mais bien au contraire le point de départ d’autres interrogations qui, dépassant le cadre formel préalablement défini, nécessitent de faire appel à d’autres éléments, en particulier à des facteurs extra-textuels. Tout texte porte en lui les marques des conditions socio-historiques qui ont présidé à sa production et à ses lectures. La sociocritique cherche à déchiffrer ces marques et à lire, dans les textes littéraires, l’« activité sociogrammatique » pour dans le texte voir la socialité du texte. Cette affirmation, que Duchet a toujours soutenue jusqu'à maintenant, change le regard porté sur le texte.

Du structuralisme goldmannien la sociocritique garde la dialectique  du rapport au monde, l’idée de principes organisateurs des textes et celle de médiation (on le verra avec le concept de « co-texte »). Chez Goldmann, la conception dialectique se résume en trois points : 1) l’idée que l’on ne peut pas comprendre la structure sans la signification et la fonctionnalité car 2) toute structure a un caractère fonctionnel à l’intérieur de structures englobantes et en dernière instance à l’intérieur d’une vie humaine et 3) ce sont les hommes qui transforment les structures, créent les antagonismes, effectuent le passage d’une structure ancienne et dépassée à une structure nouvelle, fonctionnelle et significative. Il y a dans la conception hégélienne et marxiste de la structure deux idées fondamentales : celle du sujet transindividuel et celle de la genèse. Dans le structuralisme, tel qu’il se développe dans les années 60, et par rapport auquel la sociocritique a pris ses distances, le sujet disparaît.

Du structuralisme des poéticiens et narratologues, la sociocritique garde l’idée d’une autoréférentialité, d’une organisation signifiante du texte (« sociotexte ») et aussi la notion de valeur, valeur textuelle créée par un rapport de différences dans des ensembles textuels sémantiquement autonomes.

La sociocritique partira cependant plutôt de « configuration textuelle », d’« organisation sociogrammatique », que de structures. On ne peut pas récuser purement et simplement l’analyse structuraliste. Elle part d’un constat fondamental : celui de l’existence dans tous les domaines de structures objectives qui nous imposent bel et bien leur logique de fonctionnement, même si cette logique passe souvent inaperçue parce qu’il en va de la pesanteur sociale comme de la pesanteur physique (c’est son absence, et non sa présence, qui paraîtrait anormale). On ne saurait reprocher au structuralisme de voir ce qu’il voit. En revanche on peut critiquer le défaut de cette vision, son point aveugle, son non-vu. Ce que le structuralisme n’englobe pas dans sa vision c’est le processus génétique c’est-à-dire le processus de construction des structures considérées. Il prend le construit comme un donné et conçoit la structure comme un invariant, ignorant non seulement comment le « donné » s’est construit historiquement mais encore comment ce donné va lui-même contribuer à d’autres constructions, conditionner de nouvelles genèses qui elles-mêmes engendreront d’autres structures, et ainsi de suite.

L’ensemble notionnel de la sociocritique est-il aujourd’hui stabilisé ? Ainsi que l’écrit Patrice Pavis dans l’article « sociocritique », de son Dictionnaire du théâtre,

Comme sa sœur aînée, la sémiologie, la sociocritique risque fort de perdre toute spécificité, en intégrant inconsidérément les résultats de ses disciplines voisines sans prendre garde à l’inscription textuelle de ces données sociales.

La mise en garde est rude, mais judicieuse (même si elle ne pointe pas exactement sur la sociocritique qui nous occupe ici). En matière d’héritage ou d’emprunt la vigilance s’impose, et l’un des dangers dont la sociocritique doit se garder est celui d’un éclectisme technologique, ou d’un technicisme a-critique. Aussi ne saurait-on méconnaître « l’ombre portée » sur la sociocritique, dès son origine et maintenant encore, par l’outillage qu’elle a dû emprunter aux poéticiens, pour des raisons conjoncturelles, comme on l’a vu. « L’ombre portée » n’est pas en soi un défaut, mais elle alerte sur telle ou telle présence (y compris sur son ombre propre). Ces présences peuvent aussi bien égarer que garder. Ou encore, peut-on impunément importer, emprunter une terminologie élaborée à d’autres usages ? J’essaierai de répondre à cette difficulté à partir de ma propre expérience, liée à mes recherches sur « le sociogramme du bourgeois ».

Je rappellerai toutefois qu’on ne doit, ni ne peut traiter la sociocritique comme un ensemble conceptuel avancé, préformé, qui s’élaborerait peu à peu comme parole de vérité. Il appartient aux utilisateurs de régler la marche, d’adapter des principes aux chantiers nouveaux, de déceler insuffisances, les failles, les manques, les points aveugles de mesurer la résistance de leurs objets à l’investigation qu’en propose la sociocritique, en son état actuel. La méthodologie que  suppose et pratique, la sociocritique écarte toute théorie établie a priori.

 

 

 

    

 

 

 

 

 

 

 

 

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