Approche co-textuelle1 : sociocritique du bilatéral

 

         

In-Kyoung Kim

Du mot “ bilatéral ”, je soulignerai d’abord qu’il s’agit, à l’époque, d’un terme tout à fait nouveau, de ceux précisément dont Balzac, joueur de mots, se plaît à faire sa pâture romancière. Le TLF ne l’atteste, d’après Boiste, qu’en 1829. Gallica  n’offre pour lui que six documents, dont trois de Balzac, et le tout récent cédérom Balzac d’Acamédia , n’en livre que quatre occurrences dans La Comédie humaine, dont celle qui va nous occuper :

"En littérature, chaque idée a son envers et son endroit ; et personne ne peut prendre sur lui d’affirmer quel est l’envers : tout est bilatéral dans le domaine de la pensée. [...] Rousseau, dans La Nouvelle Héloïse, a écrit une lettre pour et une lettre contre le duel, oserais-tu prendre sur toi de déterminer sa véritable opinion ? [...] La critique doit contempler les œuvres sous tous leurs aspects."  

On voit comment Balzac détourne ici à son usage l’emploi juridique  ou technique attesté par ailleurs (ce qui engage également les deux parties, ou, est réparti également des deux côtés). En fait le mot glisse au métalangage, et voilà pourquoi il est placé en quelque sorte sous le signe de Janus, et comme attiré par lui. Dans Petites misères de la vie conjugale Balzac écrit qu’“ Un homme, non écrivain, car il y a bien des hommes dans un écrivain, un auteur donc, doit ressembler à Janus : voir en avant et en arrière, se faire rapporteur, découvrir toutes les faces d’une idée, passer alternativement dans l’âme d’Alceste et dans celle de Philinte, ne pas tout dire et néanmoins tout savoir, ne jamais ennuyer, et... N’achevons pas ce programme, autrement nous dirions tout, et ce serait effrayant pour tous ceux qui réfléchissent aux conditions de la littérature. ”  Ce Janus est donc à la fois pour Balzac la figure de l’œuvre et celle de l’écrivain et sa métaphore s’applique bien à Lucien dans Illusions perdues : “ Te voilà à cheval sur nous et sur les autres, lui dit l’un des rédacteurs inconnus à Lucien, tu deviens Janus... ” . Mais ces énoncés fictionnels peuvent aussi s’interpréter comme énoncés métadiscursifs (littérature/journalisme, génie poétique/réalité économique, pensée/action).

Une question se pose inévitablement : le point de vue du bilatéral balzacien n’exclut-il ou au moins n’excède-t-il pas de facto la lecture de l’envers ? Le mot même de “ bilatéral ” choisi par Balzac ne restreint-il pas l’idée sous-jacente d’une saisie multiple (“ toutes les faces ”). Pour l’instant, je ne chercherai pas à y répondre de manière trop abstraite. J’y reviendrai en conclusion. Avant toute étude, je ferai une remarque : considérer un endroit et un envers peut impliquer que l’envers vaut l’endroit et signifier que l’unité naît de la contradiction. Dans une démarche moins dialectique, cela peut signifier aussi qu’en toutes choses, il faut considérer, successivement, les deux faces : celle qui est offerte aux regards et celle qui est celée. Mon hypothèse est que, dans La Comédie humaine, le plus souvent les deux faces d’un objet (une image, un personnage etc.), fussent-elles opposées, contradictoires voire conflictuelles, sont présentées simultanément. Il ne m’apparaît pas qu’une face puisse être qualifiée d’envers seulement dans la mesure où elle serait “ cachée ”. Par conséquent, j’examinerai avec les outils sociocritiques, et en ne pariant ni pour l’envers ni pour l’endroit, la “ bilatéralité ” d’une figure-clé de la représentation romanesque, celle du Bourgeois.

Je voudrais donc amorcer, dans mon exposé, un examen sociocritique du bilatéral, sur deux plans différents : tout d’abord, sur le plan descriptif, j’essaierai de préciser en quoi le bilatéral balzacien diffère d’un simple système d’oppositions binaires. Sur le plan théorique, ensuite, pour bien comprendre le processus spécifique du texte et poser quelques questions de méthode, je tenterai de trouver des bases pour construire l’ensemble de la représentation du Bourgeois balzacien, en m’interrogeant sur “ le sociogramme ”, susceptible, selon moi, de rendre compte de la labilité de sa représentation. Je m’en tiendrai donc ici plus précisément à l’examen du bourgeois pensé dans une tension créatrice par opposition à l’artiste, à des degrés divers, pour analyser la représentation dans le jeu esthético-idéologique.

Le choix de La Maison du chat-qui-pelote, de Pierre Grassou et de La Rabouilleuse, parmi les textes balzaciens qui soulèvent la question du bourgeois et de l’artiste dans la société française du XIXe siècle, peut paraître arbitraire. Dans La Maison du chat-qui-pelote (paru en 1830), Pierre Grassou (paru en 1840) et La Rabouilleuse (paru en feuilleton en 1841 et 1842), particulièrement, on assiste en effet à une association pour le moins inattendue entre le monde du bourgeois et le monde de l’artiste. Même si ces trois textes présentent de grandes différences, en termes d’ampleur, de visée, de conditions de production, ils renferment, en fait, dans leur diversité, la plupart des postures (problématiques) du couple “ bourgeois/artiste ”.  

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