Présentation et table de matières

         

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La sociocritique et le sociogramme du bourgeois balzacien

 

©In-Kyoung KIM

 

 

 

L’objet de notre étude nous paraît suffisamment indiquée par le titre même : La Sociocritique et le sociogramme du bourgeois balzacien. Il s’agit en quelque sorte d’un travail expérimental en deux temps : définir et préciser la perspective dans laquelle nous situons notre recherche, vérifier le bien-fondé de cette orientation, mais aussi la mettre à l’épreuve, à travers la problématique du bourgeois balzacien. Le concept de “ sociogramme ”, concept majeur de la sociocritique, est pour nous particulièrement opératoire. Nous entendons tout à la fois entrer dans “ la socialité du texte ” balzacien tout en tenant compte de la spécificité esthétique, de la dimension “ valeur ” des textes. Les processus d’esthétisation – de textualisation – ne sauraient pour nous se réduire à de simples effets, déterminés par l’institution, la structure du champ littéraire ou des stratégies de positionnement.

 

Nous avons bien conscience de nous écarter quelque peu des modèles les plus courants de la thèse française. Nos intérêts, nos motivations, nos curiosités ne peuvent coïncider avec eux, singulièrement dans le cas de Balzac. Plusieurs éminents chercheurs ont en effet déjà abordé ou même exploré la question du monde bourgeois de La Comédie humaine (ou dans La Comédie humaine), et ont élaboré à cet égard de puissantes et pertinentes synthèses. Nous les tenons pour acquises, sans prétendre aucunement entreprendre à notre tour d’aussi immenses chantiers. Balzac a particulièrement retenu à cet égard l’attention de la sociologie littéraire et de la critique d’inspiration plus ou moins marxiste, attachées l’une et l’autre à des analyses de contenu ; de même les historiens ont utilisé Balzac comme source documentaire ou plutôt comme preuve à l’appui d’enquêtes menées en dehors de lui.

Notre propos est autre, puisqu’il vise moins directement Balzac que l’opérativité d’une méthode critique. Nous avons voulu répondre à la fois à des questions touchant notre propre recherche dans le domaine sociocritique et à la question récurrente de l’insaisissable “ bourgeois ” balzacien, satisfaire à la fois à des exigences de lecture critique et de réflexion théorique. C’est dire que notre objectif n’est pas purement littéraire. Nous nous efforçons de réunir, dans une perspective sociocritique, les éléments nécessaires à une véritable cotextualisation d’un certain nombre d’œuvres balzaciennes, qui sont évidemment d’ordre historique et social. Il n’en reste pas moins que le bourgeois balzacien est un “ bourgeois fictionnel ”, objet d’écriture, traité par les moyens de la fiction, un être de papier soumis d’autre part à l’organisation spécifique de l’œuvre et à son historicité.

Notre thèse comprend deux parties qui pourraient paraître autonomes mais que nous avons voulu complémentaires et interdépendantes :

I. “ La sociocritique ”

II. Le bourgeois balzacien est-il un défi pour la sociocritique ?

Durant les trente dernières années, la sociocritique et les études balzaciennes ont évolué parallèlement : celles-ci vers des analyses plus formelles et moins directement idéologiques, celle-là en affinant ses méthodes et en élargissant ses perspectives à des ensembles textuels d’une certaine ampleur. Nous entendons, en premier lieu, présenter un panorama mouvant de la sociocritique, préciser sa situation dans le champ critique et examiner les ressources que peut en espérer notre recherche. A notre avis, en effet, l’analyse devait rencontrer dans Balzac un domaine assez neuf pour elle, mais particulièrement fécond du point de vue théorique, en raison des résistances de l’œuvre à toute lecture systématique. La sociocritique nous paraît cependant remarquablement apte à saisir les réseaux possibles de sens, les processus de mise en œuvre (pas seulement de textualisation), les phénomènes d’interférences discursives et d’intertextualité, bref tout ce par quoi se construit précisément, et exemplairement le bourgeois balzacien, personnage de La Comédie humaine. Il s’agira ensuite de mettre la sociocritique à l’épreuve du “ bourgeois ”, c’est-à-dire d’évaluer le bien-fondé des ambitions actuelles de la sociocritique relatives à l’étude des représentations. Dans le domaine culturel, historique, social, politique, aussi bien que littéraire, le bourgeois est une réalité multiforme, et cela dès Balzac, dans Balzac, par Balzac.De ce point de vue nous assumons des risques ou prétendant inscrire le bourgeois balzacien dans une configuration sociogrammatique : nous ne pouvons ignorer le bourgeois “ réel ” (et la bourgeoisie), tel qu’il évolue dans les décennies de référence de La Comédie humaine. Et ce bourgeois est non seulement “ représenté ” par Balzac, mais il est aussi fictionnalisé de manière à produire des “ types ” susceptibles de traitements romanesques. Disons tout de suite que pour nous il n’y a ni coïncidence, ni concurrence, ni différence absolue entre bourgeois réel, historique, et bourgeois balzacien. On ne saurait réduire ni l’écart ni la ressemblance. D’où le recours au sociogramme, qui suppose tension ou conflit entre des représentations historiquement attestées. En fait, dès le moment balzacien le bourgeois est aussi fécond que le hasard pour un romancier, et toujours au centre de polémiques diverses, d’oppositions et de dénégations. Tout adhère au “ bourgeois ” (personne ou notion) par quelque côté fécond, même si le bourgeois est toujours plus ou moins rejeté ou refusé ; en un sens donc, dans la France révolutionnée, tout dépend du Bourgeois. En l’occurrence, étudier le bourgeois dans La Comédie humaine, c’est interroger la représentation du bourgeois par un autre : le roturier Balzac, fils de Bernard-François Balssa, résolu à acquérir par la plume ses quartiers de noblesse “ intelligentielle ”. Il s’agit donc tout à la fois d’examiner les effets sur l’œuvre en cours d’une émergence socio-politique, d’évoquer la configuration mouvante d’un imaginaire, de marquer des permanences et des ruptures dans une histoire en mouvement – celle de La Comédie humaine, celle de la Monarchie de Juillet, et donc de tenter de rendre compte d’une réalité textuelle particulièrement labile.

Ainsi, notre thèse a une double visée, théorique et méthodologique d’une part, et balzacienne d’autre part, non séparément mais conjointement.

La première partie comportera donc une réflexion théorique sur l’évolution de la sociocritique jusqu’à sa présente rencontre avec Balzac, sans pour autant ignorer les autres courants de la recherche critique. En ce qui concerne la méthodologie, nous nous efforcerons de dégager les concepts opératoires souvent en évolution, voire en cours d’élaboration, qui nous permettent, nous l’espérons, d’accéder à la “ socialité ” et l’“ historicité ”, à l’ouverture mais aussi à la littérarité du texte balzacien à partir de la question, centrale, topique, du bourgeois.

Dans la deuxième partie, nous abordons en effet un bourgeois textuel, situé dans un univers de langage, fortement marqué, nous le verrons, par la notion balzacienne de “ bilatéralité ”. Le terme “ bourgeois ” lui-même nous retiendra nécessairement : son traitement dans les dictionnaires et son évolution dans l’historiographie de l’époque. Ce qui nous donnera sinon accès au lectorat de Balzac, du moins à l’imaginaire social dont il procède, et donc nous conduira à penser ensemble La Comédie humaine et son co-texte. L’“ activité sociogrammatique ” opère en effet à partir des lectures virtuelles d’un texte – de ses conditions socio-historiques et socio-culturelles de lecture. Le bourgeois, nous le verrons, déploie dans cet espace (celui du “ sociotexte ”) des figures multilatérales difficilement réductibles à la simple antithèse. Nous envisagerons enfin La Comédie humaine dans son devenir et son inachèvement : notre hypothèse étant que cet inachèvement a quelque chose à voir avec un certain épuisement de la matière sociogrammatique bourgeoise ou avec l’impossibilité de fixer l’énoncé nucléaire d’un sociogramme en perpétuelle oscillation. En termes sociogrammatiques, le noyau “ bourgeois <-> Bourgeois ” cesse d’être énergétique chez Balzac (avant d’y avoir triomphé). Si l’on veut, l’embourgeoisement inéluctable de La Comédie humaine lui assigne une fin, tout autant que des circonstances conjoncturelles. En cela, la sociocritique ne peut que profiter de la mise en examen du bourgeois balzacien, ne serait-ce qu’en raison des résistances de ce dernier à l’opération sociogrammatique : comme on le verra, sur ces points, – et notamment en ce qui concerne la figurabilité du sociogramme “ bourgeois ” – les difficultés nous ont paru insurmontables, mais pour des raisons qui ne mettent nullement en cause la démarche sociocritique. Et nous retrouvons par là, espérons-le, l’interaction des deux parties de notre thèse..

 

 

 

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